Marc Serré soutient Mark Carney dans la course à la chefferie
Suzanne Gammon
IJL – Réseau.Presse
Tribune
Le Parti libéral du Canada traverse une période tumultueuse : le gouvernement minoritaire a chuté dans les sondages, a été confronté à des divisions internes et a été menacé à plusieurs reprises par des motions de non-confiance, tout ça en faisant face à des crises internationales éprouvantes. La situation a atteint son paroxysme lorsque le Premier ministre Justin Trudeau a annoncé sa démission et prorogé le Parlement le 6 janvier, déclenchant une course à la chefferie qui ne s’achèvera que le 9 mars. Pour compliquer les choses, le Canada a été plongé dans l’incertitude et la crainte après des menaces de tarifs douaniers punitifs proférées par la nouvelle administration de Donald Trump aux États-Unis, obligeant le Premier ministre et son cabinet, ainsi que les Premiers ministres provinciaux, à élaborer un plan de riposte et à faire pression sur les dirigeants américains pour qu’ils changent la trajectoire de M. Trump, ce dernier menaçant même la souveraineté du pays.
Devant tout ce chaos, le député de Nickel Belt, Marc Serré, dit qu’il reste concentré sur les choses qu’il peut contrôler, à savoir le service à sa circonscription locale, la promotion de l’approche «équipe Canada» et la défense du candidat qui, espère-t-il, ramènera son parti «au centre», soit Mark Carney.
«Je fais ce travail depuis près de dix ans maintenant, et ce qui est difficile, c’est de faire la part des choses entre le bruit qui sort d’Ottawa et ce qui préoccupe réellement les habitants de la région,» dit M. Serré. «Je suis un gars du Nord, je ne suis pas intéressé par le pouvoir à Ottawa,» dit-il, préférant se concentrer sur les besoins de la circonscription. Il affirme que le logement et le coût de la vie sont en tête de liste des priorités locales et qu’il «continuera à travailler avec les maires (…) et à faire des annonces [de financement]» dans le Nickel Belt.
M. Serré explique qu’il a même envisagé d’abandonner ses fonctions d’assistant parlementaire pour consacrer plus de temps à sa circonscription, mais il a estimé que les portefeuilles des ressources naturelles et des langues officielles étaient importants pour cette région, ce qui l’a convaincu de poursuivre ce travail.
Pourtant, il y a eu des moments où le bruit est devenu si fort qu’il a failli en perdre ses repères. «C’était vraiment difficile à l’automne, quand il y avait tant de négativité autour du Premier ministre,» admet M. Serré, mais il ajoute que «les gens à qui j’ai parlé étaient mécontents de Justin [Trudeau], mais aussi de [chef conservateur Pierre] Poilièvre.»
Bien qu’il ait essayé de ne pas s’embourber dans les problèmes à Ottawa, M. Serré n’a pas été épargné par le mécontentement général très répandu. Le climat politique est devenu particulièrement dur pendant la réponse à la pandémie et s’est aggravé avec l’inflation qui en a résulté. Le député se dit compréhensif face à la frustration des gens. «Depuis la pandémie, les gens sont en colère, ils sont inquiets et les prix ont beaucoup augmenté. C’est frustrant quand l’on va à l’épicerie (…), ça ne prend pas de temps qu’on a dépensé 200 dollars et on en ressort avec deux sacs.»
M. Serré souligne que le gouvernement est en place depuis dix ans, ce qui rend normal le désir de changement exprimé par les Canadiens. «Une chose que nous n’avons pas réussi à faire cet automne, c’était de présenter du changement,» reconnaît-il. Cependant, il insiste pour dire que «Poilièvre n’est pas le changement que vous voulez.»
Néanmoins, la frustration, même légitime, n’excuse pas l’abus, souligne l’élu. M. Serré a été victime de propos injurieux et d’attaques personnelles en ligne, de doxing, de manifestations devant ses bureaux de circonscription, de menaces verbales et même d’une agression physique au cours de la dernière campagne électorale. Cette agressivité est préoccupante, et il affirme que tous les députés y ont été confrontés à divers degrés. Or, il estime que ce comportement est modelé par certains politiciens eux-mêmes, qui ont recours à des attaques personnelles et dépensent même des millions de dollars pour des campagnes d’attaques négatives. Il affirme que M. Trudeau en particulier a été la cible de telles campagnes depuis 2013. «La toxicité partisane au Parlement ces jours-ci est sans précédent,» déplore-t-il.
Cela lui donne-t-il envie d’abandonner la politique? Si nous lui avions posé la question en décembre, il aurait peut-être hésité à répondre, avoue-t-il. Mais aujourd’hui, il est encouragé et plus résolu que jamais en voyant le Canada s’unir contre les menaces américaines et son parti emprunter une nouvelle voie, plus centriste. «Je ne regrette pas ce que nous avons fait pour aider les gens à surmonter la pandémie et pour apporter des soins dentaires, par exemple, car les circonstances du moment l’exigeaient,» dit-il. Cependant, il admet que «le parti sous Justin avait vraiment viré à gauche,» et que même au sein du caucus, les gens voulaient revenir au centre. En effet, M. Serré pense qu’il y a un vide au centre, car même les conservateurs, sous M. Poilièvre, ont abandonné le centre selon lui.
Le député estime que M. Carney est le bon choix pour relancer le parti et le ramener au centre, soulignant que ce dernier «a été engagé par Stephen Harper et [l’ancien ministre conservateur des Finances] Jim Flaherty (…) pour aider à élaborer des budgets fédéraux,» en plus d’avoir dirigé la Banque du Canada, puis la Banque d’Angleterre, et d’avoir servi les Nations Unies parmi d’autres institutions importantes. Il ajoute qu’il est encouragé par la décision d’abandonner la taxe sur le carbone, dont il admet qu’elle n’a pas été bien expliquée et qu’elle était trop lourde pour les particuliers, au lieu de se concentrer principalement sur les grands pollueurs industriels. «Nous voulons investir dans des programmes sociaux et protéger l’environnement, mais nous devons le faire en tenant compte également de l’économie,» estime-t-il.
Compte tenu de la nouvelle orientation du parti, M. Serré se sent désormais motivé, admettant que les choses «semblaient très sombres en décembre,» mais qu’il a maintenant un «regain d’énergie.» Quel que soit le gouvernement en place, il estime qu’il peut encore apporter beaucoup à Nickel Belt et qu’il y a beaucoup à faire, notamment face aux menaces du Président Trump.
«Nous ne sommes pas un État, nous ne le serons jamais,» insiste-t-il, se déclarant fier de la détermination des Canadiens à tenir tête à l’administration américaine. Au moment de cet entretien, le 31 janvier, on ne savait pas encore si M. Trump imposerait le lendemain des tarifs douaniers de 25% sur les exportations canadiennes vers son pays, qui est le principal partenaire commercial du Canada. Le Canada a depuis obtenu un sursis de 30 jours, ce qui laisse les choses en suspens. M. Serré est convaincu que le Canada peut riposter sous un leadership fort, mais il admet que la bataille sera rude et que les tarifs nuiraient aux populations des deux côtés de la frontière en raison des coûts plus élevés des biens échangés, des interruptions des chaînes d’approvisionnement et des coups portés aux entreprises et à l’emploi.
Dans le Nickel Belt, les industries touchées seraient notamment l’exploitation minière et l’agriculture, prévient-il. «29 des 31 minéraux essentiels dont les États-Unis ont besoin proviennent du Canada,» souligne M. Serré, ajoutant que 46% du nickel importé par les États-Unis provient du Canada. Selon le député, les minéraux essentiels pourraient être utilisés comme levier dans une éventuelle guerre commerciale, mais cela entraînerait des difficultés et des pertes d’emploi dans les communautés minières. Il craint également un impact sur la communauté agricole. «J’ai parlé à des familles d’agriculteurs et nos fermiers sont très inquiets,» dit-il, non seulement à cause des exportations de céréales et de grains, mais aussi parce que «95 % de leur équipement provient des États-Unis», y compris les pièces détachées. «Ils se demandent comment ils pourront réparer ou remplacer leurs machines.»
Selon M. Serré, des tarifs douaniers de 25% coûteraient environ 500 000 emplois rien qu’en Ontario. «C’est énorme,» reconnaît-il, ajoutant qu’il y a plus d’emplois manufacturiers dans le Sud, mais que le Nord en souffrirait certainement aussi.
Le député insiste sur le fait que le gouvernement agit pour essayer d’éviter les tarifs et pour élaborer un plan de riposte fort, même si le Parlement est prorogé. En réponse aux critiques qui pensent que les politiciens «sont en vacances» alors que le pays est en crise, il assure que ce n’est pas le cas. «Les gens doivent réaliser que de septembre à décembre, il y a eu une motion de privilège pour la première fois dans l’histoire du Canada, (…) et rien ne pouvait avancer au Parlement,» explique M. Serré, ajoutant que «le travail du gouvernement continue maintenant même si le Parlement est suspendu.» Il offre comme preuve les réunions fréquentes entre le Premier Ministre et les premiers ministres provinciaux, ainsi que les visites des ministres fédéraux à leurs homologues américains pour répondre aux menaces et aux exigences de M. Trump.
«Nous sommes en bonne posture,» assure-t-il, convaincu que M. Trump utilise les menaces comme tactique de négociation pour rouvrir l’accord de libre-échange entre le Canada, le Mexique et les États-Unis, et que la pression inflationniste chez-lui le convaincra de faire marche arrière. Il ajoute que des efforts ont été et continuent d’être déployés pour diversifier nos marchés et réduire notre dépendance sur notre voisin du sud. «Nous sommes le seul pays du G7 à avoir un accord commercial avec tous les autres pays du G7,» souligne M. Serré, ajoutant toutefois qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine.
Selon M. Serré, les habitants de Nickel Belt ne sont pas sans pouvoir dans une guerre économique; ils peuvent faire une différence du simple fait d’acheter des produits canadiens. «Nous devons regarder à deux fois lorsque nous achetons un produit et nous demander s’il s’agit vraiment d’un produit canadien. (…) Allez-vous acheter le marteau ‘fabriqué au Canada’ pour 25$ chez Canadian Tire, ou allez-vous en acheter un pour 10$ ou 15$ dans l’autre magasin? Il faut y réfléchir. C’est difficile parce que les gens luttent déjà contre le coût élevé de la vie, mais ceux qui peuvent se le permettre devraient vraiment y réfléchir,» encourage-t-il.
Il recommande aussi de se méfier des médias sociaux et de la désinformation, qui tendent à diviser les gens, et demande aux électeurs de s’impliquer davantage dans les organismes qui maintiennent la communauté forte et résiliente, telles que les banques alimentaires. «Nous devons nous tenir les coudes, nous entraider», exhorte-t-il, affirmant que la solidarité est de mise dans les moments difficiles. M. Serré assure que le gouvernement fera aussi sa part pour soutenir les travailleurs et les entreprises touchés, si une guerre commerciale devait se matérialiser. «Il n’y a pas de solution magique,» admet-il, ajoutant que «les slogans faciles peuvent faire gagner des votes, mais ce ne sont pas de vraies solutions aux vraies problèmes.»
Malgré son désir de continuer, M. Serré reconnaît qu’à l’approche des prochaines élections fédérales, les libéraux sont largement distancés par les conservateurs dans les sondages et qu’il y a du rattrapage à faire. Bien que six candidats soient en lice pour remplacer M. Trudeau, deux semblent s’imposer : l’ancienne ministre des Finances Chrystia Freeland et Mark Carney. À l’instar de M. Serré, une grande partie du caucus actuel s’est prononcé pour M. Carney. «Il a géré des crises avec la Banque du Canada (…) et le Brexit avec la Banque d’Angleterre,» souligne M. Serré, ajoutant que M. Carney a travaillé avec des élus de tous les rangs et les partis politiques.
Au-delà d’être banquier, il affirme que M. Carney est un homme terre-à-terre, originaire de Fort Smith, Territoires du Nord-Ouest, qui a fréquenté l’école secondaire à Edmonton. «C’est un gars rural, avec un sens de l’humour, à qui l’on peut parler facilement,» décrit M. Serré, ajoutant qu’il a eu plusieurs conversations avec le candidat à la direction du parti. Il admet que M. Carney doit perfectionner son français, ce qu’il fait volontiers. «Il écoute Radio Canada tous les matins, c’est une recommandation que je lui ai faite, et il est engagé à 100%.» Quant aux autres prétendants, M. Serré dit qu’il les respecte et espère les voir rester au cabinet, «mais la seule personne qui peut changer les choses au Canada et faire face aux attaques, à mon avis, c’est Mark Carney.»
Il espère même pouvoir renverser le sort des libéraux. «Trump change la conversation. Nous sommes sous attaque (…) Ce n’est pas une blague,» dit-il, ajoutant que les gens cherchent quelqu’un de crédible pour gérer cette crise.
Le député ne peut pas prédire la date des prochaines élections, car les partis d’opposition ont signalé leur intention de renverser le gouvernement par un vote de non-confiance dès la reprise du Parlement le 24 mars. En cas d’échec, les libéraux pourraient rester au pouvoir jusqu’en octobre 2025 au plus tard. Quoi qu’il en soit, les élections sont imminentes et M. Serré se dit prêt.
«Les gens veulent quelqu’un qui travaillera en collaboration avec la province et les maires pour construire, plutôt que quelqu’un qui veut démolir,» déclare-t-il, ajoutant qu’il a l’intention de mener une campagne positive en dépit d’un climat politique combatif. Pour ce qui est du véritable travail qui commence ensuite, il envisage de se concentrer sur ce qui préoccupe vraiment les gens, l’emploi et l’économie, la garderie à 10$ et le nouveau régime de soins dentaires, auquel 7 000 personnes de Nickel Belt sont maintenant inscrites. M. Serré souhaite que ce régime soit étendu aux personnes âgées de 18 à 64 ans, et il espère avoir l’occasion de le faire, car il craint qu’un gouvernement conservateur ne supprime ces initiatives. «J’ai rencontré des gens qui m’ont dit qu’ils n’étaient pas allés chez le dentiste depuis quinze ans et que maintenant, ils peuvent y aller,» dit-il. «Le travail n’est pas terminé.»








