Christian Gammon-Roy
IJL – Réseau.Presse
Tribune
Le ministère des Richesses naturelles et des Forêts (MRNF) a commencé cette semaine à pulvériser un herbicide à base de glyphosate sur certaines parcelles forestières de la région, malgré les protestations du public et l’opposition de la Première nation Nipissing et de la municipalité de Nipissing Ouest.
La pulvérisation d’herbicides dans les forêts de l’Ontario est une question controversée, comme l’a montré une manifestation locale le mardi 12 août. Une cinquantaine de personnes se sont rassemblées devant l’hôtel de ville à Sturgeon Falls pour dénoncer le projet de pulvérisation, juste avant une réunion au cours de laquelle le conseil municipal a également adopté une résolution demandant au MRNF de «reconsidérer l’utilisation prévue d’herbicides à base de glyphosate dans la forêt de Nipissing et de suspendre l’initiative de pulvérisation aérienne jusqu’à ce que des recherches indépendantes supplémentaires et des évaluations des risques aient été réalisées et examinées.»
La Première nation Nipissing a aussi organisé un rassemblement devant le bureau du député provincial Vic Fedeli à North Bay le 15 août et a publié une déclaration s’opposant à la pulvérisation. «La Première nation Nipissing n’est pas d’accord avec la pulvérisation de glyphosate sur de vastes zones forestières à des fins de gestion forestière. Il existe des données contradictoires sur les effets de ces produits chimiques et de leurs sous-produits (…) sur les humains. Il n’existe également aucune preuve scientifique solide démontrant qu’ils sont sans danger pour nos ressources traditionnelles: les animaux et les plantes que nous, les Nishnaabeg (le peuple de Nipissing), récoltons,» peut-on lire dans la déclaration.
Bien sûr, une municipalité ou une première nation n’a pas l’autorité d’imposer sa volonté en cette matière de compétence provinciale, et le MRNF a tout de même commencé la pulvérisation comme prévu le 20 août. Néanmoins, les responsables locaux espèrent que cette résolution attirera l’attention de la province sur cette question à l’avenir. La municipalité de Moonbeam ayant adopté une résolution similaire le 7 août, ils espèrent que suffisamment de voix se joignent à eux, obligeant la province à se pencher sur la question.
Le conseil municipal de Nipissing Ouest était unanime sur la résolution demandant l’arrêt des opérations. «C’est le conseiller [Jamie] Restoule qui a présenté la résolution. Il travaille dans le domaine de la santé et possède une bonne connaissance de ces questions. De plus, il est membre de la Première nation Dokis et travaille dans le domaine de la santé au sein des Premières nations,» explique la maire Kathleen Thorne Rochon. «Je pense que tous nos membres ont estimé que si le conseiller Restoule tenait tant à faire connaître sa position et ses connaissances sur cette question, nous pouvions sans problème le soutenir en demandant le minimum, à savoir plus d’études scientifiques et une approche fondée sur des preuves scientifiques.»
Les membres du conseil municipal et les habitants qui sont venus manifester ont soulevé plusieurs préoccupations. Selon Corrin Smith, résidente de Sturgeon Falls et organisatrice du rassemblement local, la pulvérisation aérienne d’herbicides représente un risque pour l’écosystème local, car elle tue des plantes endémiques et détruit des sources de nourriture dont dépend la faune locale. Une autre inquiétude commune concerne le risque de cancer lié au glyphosate. «Il y aura une zone tampon pour la sécurité humaine, qui est censée être très contrôlée, mais je n’aime toujours pas l’idée que ces hélicoptères déversent des herbicides sur les animaux sauvages et dans la forêt,» dit-elle.
Abordant plus en détail la question des risques de cancer, le conseiller Restoule estime que les recherches actuelles ne sont pas assez approfondies. «J’ai lu des études qui ont examiné l’augmentation potentielle de certains cancers, en lien avec certains produits chimiques utilisés dans les pulvérisations. Je pense que c’est quelque chose sur laquelle ils devaient faire plus de recherches, mais je ne pense pas qu’ils l’aient fait encore,» dit-il. M. Restoule aurait entendu dire que l’herbicide en question contient des ingrédients dont l’utilisation est interdite sur les pelouses privées en raison de leurs effets négatifs sur la santé des animaux domestiques. «Nous pulvérisons ce produit sur une vaste zone où vivent toutes sortes d’animaux sauvages. Quelle est donc la préoccupation pour l’ensemble de cette population, et cela a-t-il un impact sur la chasse et la pêche, » s’interroge-t-il.
Mme Smith et la maire Thorne Rochon reconnaissent que l’épandage d’herbicides n’a rien de malveillant. La pratique vise à aider les arbres nouvellement plantés à prendre racine après l’abattage d’une zone forestière. L’herbicide tue les autres plantes, ce qui évite la concurrence aux nouveaux arbres. «Je comprends que nous avons besoin de maisons, que nous avons besoin de bois. C’est important, mais il doit y avoir une meilleure façon de faire,» déclare Mme Smith, ajoutant qu’il faudrait envisager une méthode moins invasive pour gérer l’exploitation forestière. Mme Thorne Rochon partage cet avis. «Il est clair que l’industrie forestière y voit un intérêt, non seulement en termes de profits, mais aussi pour une gestion durable. Il ne s’agit donc pas nécessairement de leur demander d’arrêter, mais nous devons comprendre quels sont les risques et s’il existe d’autres options qui n’ont pas d’impact négatif sur l’environnement ou la santé,» déclare-t-elle.
La maire ajoute que le Québec a abandonné cette pratique depuis 2001 et suggère d’étudier «ce qu’ils font dans leurs forêts qui leur permet de maintenir une industrie forestière rentable et viable sans utiliser ces produits.» Mme Thorne Rochon souligne toutefois que les experts du MRNF et de Nipissing Forest Resource Management Inc, qui gèrent la pulvérisation d’herbicides, sont des spécialistes en matière de sciences environnementales. «Ce ne sont pas des gens qui veulent détruire l’environnement,» dit-elle, soulignant qu’il est possible de collaborer pour trouver une meilleure solution.
Outre les préoccupations sanitaires et environnementales, il y a aussi le problème des Premières nations qui se sentent mises à l’écart des décisions concernant leurs terres. Une manifestante de la Première nation Nipissing a dénoncé le manque de consultation des Premières nations sur la question de la pulvérisation d’herbicides. Elle affirme que le gouvernement provincial semble manquer de sincérité lorsqu’il déclare reconnaître les terres ancestrales des peuples autochtones pour ensuite les écarter des décisions touchant ces terres. Pour faire contraste, le conseiller Restoule explique que la résolution municipale a été présentée en partie pour «donner suite aux paroles que nous prononçons à chaque réunion.» Une bonne part de l’opposition à la pulvérisation d’herbicides en Ontario provient des communautés autochtones, et Mme Thorne Rochon et M. Restoule affirment tous deux que le Nipissing Ouest avait la responsabilité d’être un bon partenaire communautaire en se tenant aux côtés de ses voisins sur cette question.
Un expert répond aux préoccupations
Lorsqu’on essaie de se renseigner sur la sécurité du glyphosate pulvérisé, on trouve une abondance d’informations incomplètes, contradictoires ou non vérifiées, et même les membres du conseil municipal admettent que certaines des informations qu’ils ont reçues proviennent de sources non vérifiées. Cela ne signifie pas pour autant que les préoccupations doivent être écartées, selon Scott McPherson, directeur général de Nipissing Forest Resource Management Inc, qui a pris le temps de répondre à certaines des inquiétudes courantes entourant la pulvérisation d’herbicides.
M. McPherson reconnaît que le programme de pulvérisation d’herbicides, en cours depuis plusieurs années, a suscité une attention accrue cette année. «Nous avons constaté un intérêt particulier pour ce programme cette année, plus que les années précédentes, mais il s’agit d’un programme annuel; rien n’a changé à cet égard,» explique-t-il. Selon lui, la communication pourrait être en cause. «Le processus de notification par le ministère des Richesses naturelles a légèrement changé, dans la mesure où les avis publiés sur les réseaux sociaux étaient moins détaillés, et je pense que cela a contribué au manque d’information de la population,» suggère-t-il, ajoutant que leur site web contient beaucoup plus d’information.
M. McPherson passe en revue le processus de vérification auquel est soumis le glyphosate avant d’être approuvé pour utilisation. «Le ministère des Richesses naturelles est l’un des trois organismes concernés, mais il existe trois niveaux d’approbation gouvernementale. Tout d’abord, Santé Canada réglemente les pesticides dans tout le Canada, y compris le glyphosate. Santé Canada enregistre les pesticides après une évaluation rigoureuse et scientifique et veille à ce que les risques soient minimes,» explique-t-il, ajoutant que ce processus est effectué régulièrement afin de garantir que les produits continuent de répondre aux normes en vigueur.
Après l’approbation au niveau fédéral, M. McPherson précise qu’il existe un processus provincial en vertu de la Loi sur les pesticides de l’Ontario. «Avant qu’un pesticide, y compris un herbicide, puisse être utilisé ou vendu en Ontario, il doit être homologué en vertu de la Loi sur le contrôle des pesticides réglementée par le ministère de l’Environnement, de la Protection de la nature et des Parcs de l’Ontario », poursuit-il. En outre, ce ministère livre les permis à Nipissing Forest Management Inc. pour la réalisation de ses projets. «Ils évaluent où et quand les travaux auront lieu, quelles sont les zones tampons, la méthode d’application. Lorsqu’ils sont satisfaits de tous ces éléments, ils accordent un permis,» explique-t-il, ajoutant que le troisième niveau de contrôle est assuré par le MRNF, qui doit aussi approuver le plan. M. McPherson ajoute que ce processus dure plusieurs mois et s’accompagne de nombreuses consultations. Des avis de consultation sont publiés pour inviter les gens à faire part de leurs commentaires et garantir la transparence du projet.
Répondant à des préoccupations plus directes, notamment concernant les risques pour la santé et le cancer, M. McPherson explique que ce sont la quantité et l’exposition qui déterminent le niveau de risque. «Comme pour la caféine, le sel ou l’alcool, il existe des niveaux sûrs et recommandés, et des niveaux qui, s’ils sont dépassés, peuvent présenter un risque,» rétorque-t-il. M. McPherson souligne que les organisations mondiales de santé, dont Santé Canada, évaluent les niveaux sûrs de ces produits et les moyens de minimiser les risques. «Le fait est que lorsqu’il est utilisé conformément à la réglementation (…), il est considéré comme sûr pour une utilisation dans les milieux agricoles et forestiers,» dit-il, ajoutant que les risques existent lorsque le produit est mal utilisé, mais que cela vaut pour la plupart des produits.
Interrogé sur la décision prise par le Québec en 2001 d’interdire l’utilisation du glyphosate en foresterie, M. McPherson ne semble pas convaincu que ce soit la bonne décision pour l’Ontario. «En 2001, ils ont interdit son utilisation dans les forêts publiques. Depuis, ils ont connu quelques succès et quelques échecs en matière de gestion. Ils ont rencontré certaines difficultés, il n’est donc pas tout à fait correct de dire qu’ils s’en sortent bien sans l’utiliser. Les gestionnaires forestiers ont eu du mal à respecter les exigences nécessaires à la régénération des forêts de conifères,» explique M. McPherson. Il insiste sur le fait que le glyphosate représente une solution efficace et réaffirme que «s’il est utilisé correctement, c’est un moyen très sûr de procéder.» Il souligne également que le glyphosate est utilisé par les exploitants agricoles, qui produisent l’alimentation des Canadiens, ce qui remet en question la décision de l’interdire dans le secteur forestier tout en l’autorisant dans le secteur agricole.
M. McPherson assure qu’ils ne pulvérisent pas de manière indiscriminée sur l’ensemble des forêts et que la pulvérisation d’herbicides n’est qu’une des nombreuses méthodes de gestion employées. «Il existe de nombreux autres outils (…) pour garantir que les conifères que nous avons plantés ou qui se régénèrent naturellement poussent et arrivent à maturité. Il est possible de recourir à la coupe manuelle, au brûlage dirigé, à l’enlèvement mécanique de la végétation, et ce sont tous des outils que nous utilisons également. L’herbicide est un autre outil que nous utilisons lorsque cela est approprié et lorsqu’il s’agit du meilleur outil à utiliser. Ce n’est pas le seul outil,» affirme-t-il.
En ce qui concerne la couverture, M. McPherson explique que, bien que les cartes du MRNF délimitent l’ensemble de la forêt Nipissing, seule une très petite partie de celle-ci est pulvérisée, et cela n’est pas toujours fait par hélicoptère. La pulvérisation manuelle au sol est une option, et lorsque la pulvérisation aérienne est utilisée, de nombreux facteurs sont pris en compte afin d’éviter une dispersion trop importante. Dans l’ensemble, le processus est beaucoup plus chirurgical que certains pourraient le croire, maintient-il. «Même lorsqu’elle est effectuée par hélicoptère, elle est très ciblée sur une zone spécifique où nous avons planté des arbres ou où nous allons en planter. Les plans d’eau sont protégés afin que nous ne nous approchions pas de l’eau ou des zones humides. Le produit est appliqué avec une grande précision grâce à la technologie GPS, donc il n’y a pas de dérive, et ce sont de grosses gouttes qui tombent sur la végétation,» décrit-il.
Ouvert à la poursuite des recherches
Revenant sur la résolution du conseil municipal demandant une pause pour permettre la poursuite des recherches, M. McPherson convient que davantage de recherches sont souhaitables. «Nous sommes toujours intéressés à en apprendre plus sur tout produit, en particulier ceux comme le glyphosate qui sont largement utilisés dans l’agriculture, la gestion forestière et la gestion de la végétation. Il est certainement bon de mener des recherches supplémentaires, et cela devrait être encouragé,» dit-il. Sans nier la valeur des recherches en cours, il souligne toutefois que le glyphosate a déjà fait l’objet de nombreuses recherches. «Il a été homologué pour la première fois en agriculture en 1974. Je pense que c’est probablement l’un des produits les plus étudiés sur le marché, et je crois que nous avons un niveau de confiance très élevé» compte tenu des 50 ans d’expérience avec ce produit, ajoute le directeur.
Alors que la pulvérisation se poursuit dans le district de Nipissing, le MRNF a annulé les projets de pulvérisation aérienne dans les forêts de Rive Nord, Spanish et Pineland, mais M. McPherson ne sait pas si la réaction du public a joué un rôle dans cette décision. Il affirme que le MRNF tient compte de tous les commentaires reçus, mais il ne peut pas dire ce qui a motivé les annulations dans les autres districts, ni pourquoi aucune ordonnance d’annulation n’a été émise ici, car il gère strictement la forêt de Nipissing. M. McPherson invite toute personne souhaitant obtenir plus d’informations à consulter le site nipissingforest.com/herbicide. Ce site comprend des cartes et des détails sur le projet en cours, ainsi que les coordonnées des personnes à contacter pour toute question supplémentaire.








