
Christian Gammon-Roy
IJL – Réseau.Presse
Tribune
Depuis le jeudi 11 septembre, le personnel de soutien à temps plein des collèges de l’Ontario sont en grève, et 12 employés du campus du Collège Boréal à Sturgeon Falls sont dans le lot. Ils se relaient désormais sur le piquet de grève devant le campus de la rue Main, rejoignant les quelques 10 000 autres grévistes à travers la province, selon la présidente par intérim de la section locale 672 du Syndicat des employés de la fonction publique de l’Ontario (SEFPO), Louise Demers, anciennement de Sturgeon Falls. Mme Demers était en ville pour soutenir les piqueteurs locaux le mardi 16 septembre, en compagnie de Dan Brisson, président de la section locale 672. M. Brisson a demandé à Mme Demers de le remplacer pendant qu’il travaille au sein de l’équipe de négociation du syndicat.
«Le personnel de soutien est le cœur du collège. À l’heure actuelle, les étudiants sont en classe, ils suivent des cours et ils ont leurs professeurs, mais ils n’ont aucun soutien,» affirme Mme Demers. L’administration du collège assure que les étudiants et les cours ne seront pas affectés par la grève, mais selon Mme Demers, la vie collégiale ne se résume pas aux seuls cours et le manque de services de soutien se fera sentir. Elle souligne que le personnel de soutien s’occupe de nombreuses tâches qui facilitent la vie étudiante. «Ce sont eux qui vous inscrivent, vous parlent, encaissent vos paiements, vous renseignent sur les livres, vous vendent vos livres, vous renseignent sur les services de santé mentale et sur tout ce qui concerne le [programme d’aide financière] RAFÉO,» énumère-t-elle.
Bien que les piquets de grève manifestent devant les campus du collège, ils ne bloquent pas l’accès, donc les professeurs et les étudiants peuvent continuer à se rendre en cours.
Mme Demers mentionne aussi la paralysie des services d’emploi dans les 13 bureaux du Collège Boréal en Ontario. «Il y a quelqu’un qui répond au téléphone, mais 99% du temps, il n’a aucune idée de ce que nous faisons,» affirme-t-elle.
En ce qui concerne les emplois locaux touchés, M. Brisson indique que le campus de Sturgeon Falls compte 12 grévistes, mais quelques résidents locaux travaillent au campus de Sudbury, pour un total d’environ 15 au Collège Boréal seulement. Il y en a aussi qui travaillent dans d’autres collèges, tels que Canadore à North Bay et Cambrian à Sudbury, mais le représentant syndical n’en connaît pas le nombre.
«C’est difficile pour tout le monde. Ils ne font pas ça pour l’argent. Le SEFPO dispose d’un fonds de grève, mais ça ne remplace pas leur salaire habituel. Ils croient en la cause, ils croient en la sécurité d’emploi et en ce que nous faisons,» déclare M. Brisson, qui a fait le tour des piquets de grève dans toute la région pour rassurer et parler aux grévistes. Il affirme que la plupart des travailleurs sont impatients de retourner au travail et s’inquiètent de l’impact sur les étudiants, mais qu’ils tiennent bon. «Nous voulons être là pour nos étudiants, mais nous devons être en mesure de protéger ce que nous avons,» insiste-t-il, qualifiant le vote de grève de «l’une des choses les plus difficiles que j’aie jamais eu à faire.»
Selon Mme Demers, ce vote s’est soldé par une majorité importante en faveur de la grève, soit 77% des membres ayant opté pour l’action. M. Brisson, en tant que membre de l’équipe de négociation, dit qu’il n’en est pas surpris compte tenu du comportement du Conseil des employeurs des collèges (CEC) tout au long du processus.
«Le Conseil des employeurs des collèges est dirigé par le Conseil des présidents, donc il reçoit ses directives des 24 présidents de collège,» explique M. Brisson. Selon lui, le CEC négocie de mauvaise foi, et il soupçonne qu’il cherche simplement à contourner le processus et à forcer l’arbitrage. «Le 9 [septembre], ils se sont présentés à 16 heures et nous ont remis une offre. Leur attitude était du genre «à prendre ou à laisser». Nous sommes revenus à 22 heures avec une offre complète, comprenant des éléments monétaires et non monétaires. Ils ne sont même pas revenus avant 16 heures le 10 [septembre] et nous ont dit qu’ils n’étaient pas intéressés, puis ils ont quitté la salle. Nous sommes restés dans notre salle de réunion, il était 1 h 30 du matin quand je suis parti, et cela a été très difficile parce que nous étions là pour négocier et ils ne nous ont même pas donné le moindre signe qu’ils allaient revenir à la table des négociations,» raconte-t-il.
Lorsqu’on lui demande si l’arbitrage pourrait aider à faire progresser les choses, M. Brisson s’inquiète des conséquences à long terme. Même si l’arbitrage devait tourner à l’avantage du syndicat, il pense que cela créerait un mauvais précédent «car ils voudront alors le faire à chaque fois, ce qui réduira la volonté de négocier.» Il ajoute que la négociation fait partie du travail du CEC et insiste sur sa volonté de préserver le processus.
M. Brisson passe en revue certaines des demandes et des points de friction dans les négociations, affirmant que le CEC semblait n’attendre que des concessions de la part du syndicat. «Lors de notre dernière ronde, nous avons négocié de très bons avantages pour nos membres, et maintenant ils veulent nous les retirer,» dit-il. Les membres du syndicat ont eu l’impression que le CEC voulait supprimer la plupart de leurs acquis et qu’on leur demandait de renoncer à beaucoup trop de choses, ce qui a conduit à un vote massif en faveur de la grève, raconte le président.
En ce qui concerne les principales revendications, M. Brisson indique que le personnel de soutien s’oppose à la sous-traitance de leurs fonctions. «D’après ce que nous avons entendu, ils veulent ouvrir un centre d’appels et regrouper tous les bureaux d’inscription des 24 collèges dans un seul centre d’appels, et c’est ainsi que les étudiants seraient [pris en charge. […] Dans certains collèges, vous avez 38 000 étudiants. Ce sont des mini-villes, et si vous remplacez le bureau d’inscription par un centre d’appels, comment ces personnes vont-elles obtenir des services? Ce ne sera pas un bon service à la clientèle; cela n’aidera pas les étudiants, ça va nuire aux étudiants,» déplore-t-il.
Le syndicat s’oppose également à ce que la direction se voie confier les tâches du personnel de soutien. Les licenciements signifient souvent que leurs tâches sont imposées à la direction, qui, selon M. Brisson, n’est pas formée pour remplir ces fonctions correctement. La grève actuelle illustre son propos, estime-t-il, car la direction assume les fonctions des grévistes. «À Sudbury, ils n’ont pas été en mesure d’inscrire les étudiants et ils n’acceptent pas d’argent parce qu’ils ne savent pas utiliser la machine Interac. Cela cause vraiment des ravages. La dernière fois que cela s’est produit, en 2011, il nous a fallu trois ans pour réparer leurs erreurs, et nous ne voulons pas revivre cela,» explique-t-il.
Enfin, le syndicat souhaite que la technologie soit utilisée pour améliorer et faciliter le travail humain, et non pour le remplacer. M. Brisson considère l’IA comme un outil apte à appuyer leur travail, plutôt que comme un moyen facile pour les collèges de remplacer leurs employés. «Nous voulons être prévenus six mois à l’avance lorsqu’ils prévoient d’apporter des changements technologiques aux systèmes. S’ils mettent à niveau quelque chose, nous devons le savoir, et nous devons savoir quand cela va se produire,» explique-t-il, ajoutant que ce délai permettrait aux travailleurs de s’adapter et de se former correctement.
Il est clair que le syndicat tente de préserver les emplois, d’après les revendications mentionnées. M. Brisson dénonce également le «sous-financement chronique du gouvernement,» estimant que le système fonctionnerait bien s’il était adéquatement soutenu par la province. Selon M. Brisson et Mme Demers, la privatisation n’est pas non plus la solution, car le secteur privé finit souvent par coûter plus cher pour réaliser des profits.
Ce qui irrite M. Brisson, c’est que le CEC refuse de collaborer avec le syndicat sur le front du financement gouvernemental. «Nous avons demandé au CEC de se joindre à nous pour aller voir le gouvernement, que le syndicat et les collèges aillent voir le gouvernement ensemble et demandent à obtenir les 1,3 milliard de dollars qu’ils ont retirés du budget (…) en avril, et ils ont refusé. Ils ne veulent pas travailler avec nous, ils ne veulent pas que le système réussisse parce qu’ils veulent fermer les collèges,» accuse-t-il. Lorsqu’on lui demande pourquoi le CEC voudrait fermer des collèges, il ne parvient pas à répondre. «Votre hypothèse vaut bien la mienne,» dit-il.
Le syndicat souligne que 10 000 emplois et 650 programmes ont été supprimés dans les collèges de l’Ontario au cours des dernières années. Le CEC, pour sa part, affirme avoir offert plus de 140 millions de dollars en salaires et avantages sociaux ainsi qu’une meilleure protection de l’emploi, et avoir proposé de recourir à la médiation ou à l’arbitrage, ce que le syndicat a refusé.
Actuellement, seuls les travailleurs de soutien à temps plein sont en grève, mais cela pourrait bientôt changer. «À Boréal, nous avons 279 employés de soutien à temps plein, […] et plus de 200 employés à temps partiel qui négocient depuis 20 mois,» explique M. Brisson, ajoutant que ces négociations stagnent aussi. Les employés à temps partiel sont à quelques jours d’un vote de grève, ce qui risque de compromettre encore davantage les services de soutien. Cependant, bien qu’ils soient les premiers touchés, les étudiants viennent souvent manifester leur soutien aux grévistes, selon les piqueteurs. Ils ajoutent que les résidents de Nipissing Ouest klaxonnent en signe de solidarité lorsqu’ils passent en voiture, et que plusieurs entreprises locales les encouragent sous forme de dons de nourriture et autres.






