Christian Gammon-Roy
IJL – Réseau.Presse
Tribune
Dans le sillage de la loi 124 et de la pression accrue occasionnée par la pandémie, de nombreux services de santé de l’Ontario font état de graves pénuries de financement et de personnel, et le Centre de santé communautaire de Nipissing Ouest (CSCNO) n’est pas épargné. Une discussion avec le directeur général du CSCNO, Guy Robichaud, en dit long sur les problèmes spécifiques auxquels le centre est confronté, à l’instar de l’ensemble des soins primaires en Ontario. Avec un budget opérationnel qui n’a presque pas bougé au cours des dernières années, malgré l’inflation et les pressions de la pandémie, M. Robichaud garde tout de même espoir que le ministère de la Santé fera des concessions en matière de financement, afin d’éviter des réductions de services et de personnel.
Contrairement aux hôpitaux, les centres de santé communautaire de l’Ontario fonctionnent avec un budget fixe pour couvrir l’administration, le personnel, les programmes et plus encore, et ils ne peuvent pas dépasser le montant alloué. «Nous n’avons pas le droit de faire un déficit,» souligne M. Robichaud. Comparativement à l’Hôpital général de Nipissing Ouest, qui a récemment annoncé un troisième déficit en 3 ans, le CSCNO ne peut pas se permettre de dépasser son budget pour maintenir des services ouverts, peu importe l’importance de ces services. M. Robichaud dit qu’il ne veut pas alarmer la population locale, mais que s’il n’y a pas de changement bientôt, cela pourrait le forcer à envisager des coupures. «Il est certain que nous essaierons d’éviter ça par tous les moyens possibles,» assure-t-il.
Les pressions financières mènent à des défis en matière de recrutement et de rétention du personnel. M. Robichaud parle des effets du projet de loi 124, renversé par la cour, et de l’annulation subséquente du gel des salaires dans le secteur public. D’un coup, les travailleurs de la santé ont eu droit à des augmentations salariales rétroactives. M. Robichaud explique que son personnel n’a pas été touché au départ, mais que l’écart de rémunération entre le personnel des CSC et celui des hôpitaux se creuse rapidement. Comme il l’explique, son personnel a bénéficié d’un ajustement salarial en 2021, dans le cadre d’un programme de recrutement et de rétention. L’objectif était de réduire l’écart salarial, mais «cet ajustement nous a seulement permis d’atteindre les salaires recommandés pour 2018. Cela signifie que depuis 2021, mon personnel ne gagne que le salaire recommandé pour 2018,» déplore le directeur.
«Malheureusement, tant que le ministère n’augmentera pas notre financement pour les salaires et les avantages sociaux des employés, je suis coincé. Le pire, c’est que je ne peux même pas prendre les fonds administratifs pour essayer d’offrir une augmentation de 1%, car depuis 12 ans, nous n’avons eu qu’une seule augmentation de notre financement pour les coûts administratifs. C’était l’année dernière, et ce n’était même pas une augmentation de 2%. Si nous calculons l’inflation au cours des 12 dernières années, moins de 2% sur cette période est clairement insuffisant,» révèle M. Robichaud.
En effet, selon le directeur, l’administration représente environ 20% du budget global du CSCNO, mais les coûts augmentent continuellement, bien au-delà des augmentations progressives qu’il commence enfin à recevoir – et même celles-ci ne sont que temporaires. L’Alliance pour des communautés en santé, porte-parole des prestataires ontariens de soins primaires, réclame une augmentation de 5% pour les frais administratifs. «Nous entendons dire que cette augmentation va devenir permanente, mais elle reste insuffisante» avec autant de retard à rattraper, déclare M. Robichaud.
Outre l’augmentation générale des coûts, M. Robichaud mentionne d’autres dépenses nouvelles, telles que l’assurance cybersécurité, qui s’élève à environ 4 000$ par an et que l’organisme n’a pas les moyens d’absorber. «Et ce n’est qu’un exemple,» décrie-t-il.
Lorsqu’on lui demande comment le centre a pu continuer à fonctionner avec un budget aussi serré tout en évitant les coupures de service jusqu’à présent, la réponse est inquiétante. Le directeur répond que «c’est uniquement en raison d’excédents budgétaires dus à des absences prolongées. Dans le cas de congés de maternité ou de congés médicaux prolongés, il n’est pas nécessaire de payer les salaires pendant cette période, ce qui donne une certaine marge de manœuvre dans le budget. Cependant, il est assez triste de constater (…) que nous comptons sur les absences du personnel pour nous en sortir, mais c’est un peu la situation dans laquelle nous nous trouvons,» admet-il.
Entre-temps, M. Robichaud essaie de rester optimiste en espérant que les pressions exercées par l’association provinciale convaincront le ministère de hausser le financement «non seulement pour réduire l’écart salarial, mais aussi pour s’aligner sur le coût de la vie.» Toutefois, compte tenu que toutes les institutions de santé tendent la main pour obtenir des fonds supplémentaires, il n’est pas certain que les centres de santé communautaire figureront sur la liste des priorités. «C’est tout ce à quoi nous pouvons nous accrocher pour l’instant, en espérant qu’ils reconnaissent la nécessité d’un tel coup de pouce pour les services communautaires,» déclare-t-il.
M. Robichaud voudrait que le ministère voit les soins primaires comme une solution aux problèmes en santé, car ils réduisent la pression sur d’autres parties du système. Selon lui, aider les patients au niveau primaire, avant qu’ils n’aient besoin de se rendre dans un centre de soins aigus ou d’urgence, c’est plus efficace que d’investir davantage dans les hôpitaux seuls. «Ce n’est pas sorcier. Il est moins coûteux d’offrir des soins au sein de la communauté, qu’il s’agisse de soins à domicile, de soins primaires, de services sociaux ou de mesures de prévention,» souligne-t-il, ajoutant que les hôpitaux reçoivent beaucoup plus d’attention que les prestataires de soins primaires et qu’il faut inverser cette tendance. «Vaut mieux prévenir que guérir,» rappelle-t-il, car les soins hospitaliers, en particulier les soins aigus, sont bien plus coûteux que les soins primaires.
«Pour mettre les choses en perspective, notre liste d’attente compte (…) presque 1200 personnes. Si nous avions une seule infirmière praticienne de plus, nous pourrions prendre en charge (…) 700 personnes supplémentaires. Cela signifie que 700 personnes recevraient des soins de base et qu’elles auraient moins besoin d’aller aux urgences pour des soins que nous pourrions leur fournir pour une fraction du coût. Pour moi, à Nipissing Ouest, la solution est donc assez simple : donnez-moi le financement pour une infirmière praticienne et nous pourrons réduire considérablement le fardeau de l’hôpital,» recommande M. Robichaud.
Il mentionne également l’équipe de santé familiale de Nipissing Ouest, dont les soins primaires réduisent aussi le fardeau de l’hôpital local. Selon lui, cette équipe a deux postes de médecins vacants qui, une fois pourvus, contribueraient grandement à réduire les listes de patients orphelins. «C’est la raison pour laquelle nous travaillons ensemble, car ce qui est bon pour l’équipe de santé familiale est bon pour tout le monde. Tant que nous aurons une liste d’attente et que les gens ne pourront pas obtenir de soins primaires, nous aurons des gens qui frapperont à notre porte et nous supplieront de les prendre en charge parce que leur santé se détériore. Malheureusement, nous sommes à pleine capacité. C’est triste parce que tout ce que nous pouvons faire, c’est leur dire d’aller aux urgences (…), ce qui n’est vraiment pas une solution idéale,» explique le directeur.
Fermeture de la clinique sur rendez-vous
Le 12 septembre, le CSCNO a annoncé la fermeture de la clinique sur rendez-vous du Dr Vaillancourt, hébergée au centre. Cette clinique permettait aux patients qui n’avaient pas de médecin de famille de consulter un médecin sans avoir à se rendre aux urgences. La clinique a officiellement fermé ses portes le 18 septembre, suscitant la frustration des patients sans autre option en matière de soins primaires.
«Il ne s’agissait pas d’un service fourni par le CSCNO, mais d’un accommodement que nous avions fourni au Dr Vaillancourt. Pour ses propres raisons, il a décidé d’y mettre fin,» précise M. Robichaud. L’engagement du centre se limitait à fournir des locaux et un soutien administratif au Dr Vaillancourt, et les patients qui assistaient n’étaient pas inscrits au registre du CSCNO. Néanmoins, M. Robichaud est tout à fait conscient que, sans cette clinique, beaucoup plus de patients auront recours au service des urgences de l’hôpital. Il souligne toutefois que ces patients se rendaient aux urgences avant la mise en place de la clinique, et que cette solution temporaire n’a pas permis de réduire les listes d’attente pour un médecin. Il faut donc trouver une solution permanente, estime-t-il.
Pour ce qui est des raisons invoquées par le Dr Vaillancourt, M. Robichaud pense qu’il était tout simplement «trop dispersé» à jongler plusieurs responsabilités. L’une d’elles, c’est son nouveau rôle de liaison auprès des étudiants de l’École de médecine du Nord de l’Ontario qui feront un placement dans la communauté, contribuant à leur formation et les encourageant peut-être à rester ici pour améliorer les soins à plus long terme.
Entre-temps, M. Robichaud affirme que le CSCNO est ouvert à l’idée d’explorer un nouveau partenariat similaire, mais il faudrait un médecin prêt à offrir le service. «S’il n’y a pas de médecin pour l’offrir, il n’y a tout simplement pas de service,» souligne-t-il. En outre, la formule serait appelée à changer, selon lui. «C’était très lourd pour nos réceptionnistes. Cela a entraîné une charge administrative un peu plus lourde que ce que nous avions prévu au départ. Nous sommes donc ouverts à l’avenir, mais il est certain que nous changerions certaines choses,» d’affirmer le directeur.
Comme le Dr Vaillancourt ne pouvait tenir la clinique qu’un matin par semaine, le personnel du CSCNO faisait beaucoup de travail administratif pour lui permettre de maximiser son temps et de voir le plus grand nombre de patients possible. «Nous l’aidions sur le plan administratif et préparions les dossiers des patients. Tout était déjà là, et il était prêt à voir les patients, il n’avait pas besoin de saisir les données. Si nous ne l’avions pas fait, (…) il n’aurait pas (…) été en mesure de voir suffisamment de patients pendant cette période pour justifier la tenue de la clinique,» explique M. Robichaud.
En fin de compte, le centre devra réévaluer le niveau de soutien administratif qu’il pourrait se permettre si une nouvelle clinique sur rendez-vous était proposée. «Nous étions prêts à aider, mais pas au détriment de la santé de notre propre personnel,» déclare M. Robichaud. Il ajoute qu’il n’est pas facile d’être un travailleur de première ligne face à des patients qui peuvent être très malades, effrayés et en colère, surtout lorsque vous devez les renvoyer ou leur annoncer de mauvaises nouvelles. L’image du CSCNO a pu en souffrir.
«La demande pour ce service était manifestement beaucoup plus élevée que ce que le Dr Vaillancourt pouvait offrir, puisqu’il ne s’agissait que d’une matinée par semaine. C’est loin d’être suffisant, et les gens commençaient à être frustrés parce qu’il n’y avait tout simplement pas assez de disponibilité pour cette clinique. La réputation du centre a donc pris un coup à cause de cette clinique, mais ce n’était même pas l’un de nos services, c’était quelque chose que nous faisions par faveur,» explique M. Robichaud.
Cela dit, le CSCNO est prêt à faire tout ce qu’il peut pour réduire le fardeau de l’hôpital et pour s’attaquer au problème des patients sans médecin. M. Robichaud mentionne la perte de deux médecins avant la pandémie, ce qui a fait grimper les listes d’attente. «Avant que ces deux médecins ne ferment boutique, nous avions en tout temps entre 40 et 60 personnes sur nos listes d’attente. (…) Pratiquement le lendemain de la fermeture du cabinet du docteur Susini, notre liste d’attente a grimpé à près de 600 personnes,» se souvient-il. M. Robichaud veut donc consacrer les efforts à trouver des solutions permanentes viables.

