Christian Gammon-Roy
IJL – Tribune
Les élèves de l’École élémentaire catholique Saint-Joseph ont organisé leur 3e camp annuel de sensibilisation au sans-abrisme, le jeudi 20 novembre, avec une participation record et un conférencier très intéressant. Cette activité a été lancée il y a trois ans afin de permettre aux élèves des 7e et 8e années de se mettre à la place d’une personne sans abri afin de développer leur empathie, d’autant plus que le sans-abrisme devenait un problème de plus en plus visible dans le Nipissing Ouest.
Les élèves passent la nuit dehors, dorment dans des tentes et participent à des activités qui évoquent les difficultés d’une personne qui doit survivre sans logement. Le projet a été lancé par l’enseignante Nina Perreault et n’a cessé de prendre de l’ampleur grâce à la participation de groupes tels que No More Tears Nipissing Ouest et Canadian Shield, basé à Sudbury.
Comme Mme Perreault le souligne, le camp de cette année a battu un record avec 43 élèves participants, sur les 60 élèves des 7e et 8e années. Elle attribue cette augmentation constante, de 21 participants en 2023 à 33 l’année dernière et 43 cette année, au fait que ses anciens élèves ont vanté les mérites de l’événement aux nouveaux. «Ils disent aux nouveaux venus de participer, que c’est une soirée amusante, qu’ils apprendront beaucoup et qu’ils s’amuseront,» explique-t-elle.
Selon Mme Perreault, les résidents de la communauté prennent également conscience de cette activité. Elle mentionne les réactions enthousiastes dans un magasin local où des élèves ont acheté des sacs de couchage en prévision de l’événement. Pour Mme Perreault, la reconnaissance de la communauté dans son ensemble est un signe fort de réussite. Elle explique que l’intention initiale était de sensibiliser le public au problème des sans-abri et d’amener les élèves à «transmettre ces informations à leur famille et à leur communauté, afin de créer un effet boule de neige,» pour déstigmatiser le sans-abrisme.
«Même au restaurant ce soir, ils en parlaient et nous posaient des questions à ce sujet,» ajoute Robin Cheslock, directeur clinique chez Canadian Shield Health Care et partenaire de Mme Perreault. M. Cheslock et Canadian Shield participent au projet depuis l’année dernière. Les membres de l’équipe de santé mentale de l’organisme sont venus aider à organiser des activités et à parler de santé mentale et de toxicomanie. Ils sont également là pour apporter leur soutien aux élèves qui pourraient en avoir besoin, car le sujet peut être sensible et personnel pour certains d’entre eux.
L’élément principal de l’événement reste le fait de dormir à l’extérieur. Les élèves ont installé des tentes dans la cour de l’école et ont passé la nuit dans le froid de novembre, afin d’avoir un aperçu de ce que peut vivre une personne sans abri. Pendant la nuit, d’autres activités ont illustré cette réalité éprouvante : le défi des gants de cuisine et la chasse au trésor dans les poubelles.
La première épreuve consistait à ouvrir des emballages alimentaires et à essayer de manger leur contenu tout en portant des gants de cuisine, afin de simuler le manque de dextérité résultant des doigts gelés, une réalité courante pour les personnes vivant dehors dans le froid. Dans l’autre épreuve, les élèves devaient chercher des aliments comestibles cachés dans la cour de l’école, y compris dans des poubelles que M. Cheslock avait pris soin de remplir d’aliments humides et malodorants. Les aliments dans les poubelles étaient tous frais et propres, mais toute personne s’approchant de ces poubelles était immédiatement assaillie par une odeur nauséabonde d’ail très concentré. Fouiller les poubelles à la recherche de restes comestibles n’est pas une expérience agréable, et cette activité visait à le démontrer de la manière la plus réaliste possible.
Un témoignage choc inspirant
Cette année, Rick Osborne et sa partenaire Heather, de l’organisme Ozzy’s Garage, ont participé à la soirée. M. Osborne, qui a passé 25 ans en prison, travaille avec les jeunes depuis sa libération en 2001. Au départ, il donnait des conférences dans lesquelles il racontait comment il était passé de jeune victime d’intimidation à criminel endurci, et comment il souhaitait désormais aider les jeunes à ne pas suivre le même chemin. Finalement, il a combiné sa passion pour la mécanique et l’intérêt des jeunes de la région qui le voyaient travailler dans son garage pour créer Ozzy’s Garage. L’idée lui est venue lorsqu’il a remarqué que les jeunes occupés à travailler sur des voitures et des motos laissaient tomber les barrières lorsqu’on leur demandait de parler de leur vie et de leurs problèmes. «Vous retirez le lobe frontal de l’équation parce qu’ils concentrent sur le travail, ils bougent leurs mains, et là ils commencent à parler,» explique-t-il.
Ozzy’s Garage a repris cette idée et l’a transformée en programme de soutien pour les jeunes à risque. M. Osborne était particulièrement qualifié pour être mentor, car il avait des connaissances en mécanique et avait lui-même suivi le chemin d’un jeune à risque qui, il l’admet, aurait pu le mener à une mort prématurée. «Le dernier membre du gang Satan’s Choice avec lequel je traînais est mort en 1991,» souligne-t-il.
Bien qu’ils vivent actuellement à Port Colborne, les Osborne emmènent désormais Ozzy’s Garage sur la route afin de proposer le programme à des jeunes d’autres communautés. Ils travaillent actuellement sur un projet de ce type à Sudbury avec Canadian Shield. C’est grâce à cette connexion que les Osborne ont pris connaissance de l’activité de Saint-Joseph et ont accepté l’invitation.
M. Osborne a raconté avoir été victime d’intimidation dès son plus jeune âge, ce qui, selon lui, a été le catalyseur du comportement à risque qui l’a finalement conduit en prison. Atteint d’un trouble de déficit d’attention et de dyslexie, il a été pris pour cible, en particulier après son transfert dans une nouvelle école en 6e année. Enfant, il a été tourmenté par les mêmes intimidateurs pendant deux ans, puis il s’est isolé et replié sur lui-même. Quand il a enfin commencé ses études secondaires, ses tyrans ne fréquentaient plus la même école, et il entrevoyait la fin de son supplice. Cependant, le mal émotionnel était déjà fait.
«Sur le chemin de l’école, j’ai rencontré un garçon plus âgé qui travaillait sur une voiture de sport sous un abri. (…) Il avait 21 ans et j’en avais 14. Je lui ai dit : «Jolie voiture», et il m’a répondu : «Tu aimes les voitures?» Jai répondu : «J’adore les voitures», et il est devenu mon ami. Je revenais après l’école, je lui passais des outils pendant 5 ou 10 minutes et je lui racontais ma journée,» raconte-t-il. Après avoir gagné la confiance de l’ado vulnérable, l’homme l’a invité à faire un tour en voiture et l’a agressé sexuellement. «C’était un prédateur; il s’attaquait aux enfants. Il m’a donc emmené faire un tour, il m’a fait du mal et je ne suis jamais rentré chez moi. Le harcèlement m’avait tellement marqué que même lorsque je me suis échappé et que je me rendais au poste de police, en chemin, je me suis dit : «Oh, c’est ma faute», parce que c’est ainsi que je l’intériorisais,» décrit-il. Il n’est finalement jamais allé au poste de police et n’est rentré chez lui que trois jours plus tard, après que son père l’ait retrouvé à l’hôpital.
M. Osborne raconte qu’il n’a pas pu se confier à sa famille, préférant s’enfuir. «J’ai volé la voiture de mon frère et j’ai pris la route pour la Floride à l’âge de 15 ans,» se souvient-il, choisissant de vivre seul dans une propriété secondaire que la famille possédait en Floride. «Je pensais que tout irait bien là-bas, mais j’ai encore été blessé parce que j’étais un jeune homme dans une situation où je ne devais pas me trouver. J’étais trop jeune et naïf,» raconte-t-il, expliquant qu’il n’avait ni les connaissances ni l’expérience nécessaires pour comprendre les intentions des gens. «Quand je suis revenu au Canada, j’étais devenu un monstre. J’avais été tellement blessé par les hommes que j’avais peur d’eux, et à partir de là, j’ai fait du mal aux hommes à mon tour. J’ai blessé des personnes au point qu’à 19 ans, j’étais considéré l’un des hommes les plus dangereux du Canada. À 20 ans, j’ai été condamné à 20 ans de prison pour trois vols à main armée, quatre infractions liées aux armes, évasion, possession de stupéfiants et agression contre des policiers,» a-t-il révélé.
Il a été libéré après 15 ans, mais dit que rien n’avait changé en lui après cette incarcération, et à peine six semaines plus tard, il était à nouveau arrêté pour possession de stupéfiants et d’armes. De retour en prison, il n’osait plus rien espérer et il était sur le point d’abandonner toute envie de vivre, raconte-t-il. «Mon père, qui est américain, avait l’habitude de dire : «Si tout est perdu…». C’est une expression militaire américaine qu’il utilisait tout le temps. Alors, quand je me suis retrouvé en prison pour la deuxième fois et que j’étais prêt à abandonner, si vous voyez ce que je veux dire, la voix de mon père m’est venue et m’a dit : «Si tout est perdu, essaie encore une fois.» Alors, j’ai essayé encore une fois,» a-t-il raconté aux élèves.
Sa volonté de continuer a été récompensée, car pendant sa deuxième incarcération, la cour lui a imposé un traitement de désintoxication et il a rencontré un nouveau mentor, un professeur de l’université Queen’s, qui l’a aidé à obtenir un diplôme universitaire. Depuis, il est sobre et s’est engagé sur une nouvelle voie constructive plutôt que destructive, celle qui l’a conduit à Ozzy’s Garage. Il a insisté sur une chose à retenir : rien de cela n’aurait été possible s’il avait continué à nourrir son traumatisme intériorisé et son manque d’estime de soi. «Ne laissez personne vous cataloguer et ne laissez personne vous dire que vous ne pouvez pas changer votre vie. Je l’ai fait. J’avais 36 ans quand j’ai commencé, et regardez-moi maintenant,» a-t-il dit aux jeunes.
Après sa présentation, M. Osborne a parlé de l’objectif de son discours aux élèves. «Je veux qu’ils soient résilients; je veux qu’ils ne croient pas aux conneries que certains voudraient leur faire croire. Les jeunes de 15, 16 ou 17 ans avec lesquels je travaille se font convaincre que les gangs sont un moyen de s’émanciper,» a-t-il expliqué. Après avoir rencontré quelqu’un qui s’est laissé convaincre de rejoindre un gang dans sa jeunesse, ces jeunes comprendront que cela n’en vaut pas la peine, espère-t-il.
Si le message peut paraître rude ou trop cru pour des jeunes, il estime que c’est important d’être conscient de certaines réalités pour les éviter, justement. «Je n’avais aucune connaissance. Quand mon ami Billy m’a emmené faire un tour, si quelqu’un m’avait dit que Billy était un junkie, j’aurais pensé qu’il collectionnait des déchets. Je n’avais jamais entendu ce terme. Maintenant, ils ont acquis des connaissances qu’ils n’avaient pas auparavant, grâce à un adulte bienveillant qui a vécu ces choses. Je peux leur parler comme personne d’autre ne peut le faire,» ajoute-t-il.
Quant à Mme Perreault et M. Cheslock, ils espèrent que la présentation fera comprendre aux jeunes les conséquences à long terme de l’intimidation. Une phrase souvent répétée au cours de la soirée était «les gens blessés blessent les autres.» M. Osborne l’a utilisée pour décrire comment le fait d’avoir été blessé par des hommes l’avait rendu violent envers d’autres hommes, et également pour parler de ses bourreaux. «Parfois, les gens me demandent ce que je changerais si je pouvais changer quelque chose dans ma vie. Au début, je pensais que je changerais le fait d’avoir été tabassé dans la cour d’école, (…), mais maintenant que je suis plus âgé, je me rends compte que si je pouvais changer quelque chose, je donnerais une vie meilleure à mes intimidateurs,» a-t-il expliqué. Il a ajouté que le pire de ses bourreaux était mort d’une surdose d’héroïne en 1979, soulignant qu’il s’agissait de personnes blessées qui ne faisaient que perpétuer un cycle.
En ce qui concerne les sans-abri, M. Cheslock pense que les jeunes comprennent mieux cette réalité difficile grâce à leurs activités. «Il faut beaucoup de courage pour aller fouiller dans une poubelle, mettre la main dedans et trouver quelque chose à manger,» décrit-il. Mme Perreault veut que ses élèves comprennent que le sans-abrisme peut avoir différentes causes, parfois le résultat de circonstances imprévisibles. Elle renvoie à l’histoire racontée l’année dernière par M. Cheslock, qui a lui-même vécu dans une voiture après avoir été victime d’un accident du travail il y a plusieurs années. «Les enfants pensent que le sans-abrisme ne touche que les toxicomanes ou les alcooliques,» explique-t-elle, soulignant que M. Cheslock ne buvait pas et ne se droguait pas, mais qu’il était tombé sur des circonstances éprouvantes tout simplement.
Enfin, M. Cheslock explique que la sensibilisation contribue à susciter la collaboration et «un sentiment de solidarité et de responsabilité communautaires. Je sais qu’en 7e et 8e année, c’est un âge précoce pour faire cela, mais si nous ne commençons pas dès le plus jeune âge, lorsqu’ils arriveront au secondaire, à l’université ou même sur le marché du travail, ce sera peut-être trop tard.»

